LE VIN QUI PREND LA MER
Il y a cette carte postale qu’on nous vend souvent quand on parle de vin nature : le vigneron seul dans l’aube brumeuse. C’est une belle image. Vraie, même.
Mais il y en a une autre, plus brute, qui commence à s’ancrer en Méditerranée. Celle d’un voilier qui largue les amarres du port de Marseille, et qui revient quelques semaines plus tard chargé de jus vivant. Pas de camions sur l’autoroute, pas de transpalettes motorisés, pas de kérosène. Juste la force du vent, le grincement des haubans et le sel sur le pont.
Le Vin Vogueur : le vigneron sans adresse fixe
Alexandre Tawfik Morin connaît la musique. Ancien sommelier, il a vu passer les étiquettes de prestige, les beaux discours climatisés et les codes bien lustrés de la profession. Et puis, un jour, il a changé de cap.
Franco-tunisien, il fonde Le Vin Vogueur autour de 2021-2022.
L’idée est d’une radicalité absolue : faire un vin propre, le transporter proprement, et changer de port d’attache chaque année.
« Propre », ça veut dire quoi ici ? Ça veut dire des vignes non traitées, non irriguées, sur des sols vivants. Une vinification en levures indigènes, sans intrants, sans aucun filet de sécurité technologique. Du raisin, du temps, et c’est tout.
Et pour le transport : la voile. Car le vent n’est pas un vague argument de plaquette marketing pour « réduire l’empreinte ». C’est une énergie strictement décarbonée.
Il ne possède pas de vignes. Il voyage, choisit ses paysans, s’imprègne de leur terroir et vinifie avec eux. Il distribue ensuite le fruit de ce travail en tant que marin-vigneron.
En Tunisie, son premier territoire d’ancrage, il travaille sur deux vignobles autochtones : Kelibia, dans la presqu’île du Cap Bon, autour du muscat d’Alexandrie planté dans les années 1930 par les Siciliens, devenu indigène avec le temps. Et les îles Kerkennah, au large de Sfax, où il vinifie l’Asli, cépage antique cultivé en franc de pied, complanté avec les dattiers et les figuiers aujourd’hui en voie de disparition. Le chai de vinification se situe à Grombalia, capitale viticole tunisienne entre Tunis et Hammamet.

En 2024, le cap est mis sur la Sardaigne, dans les terroirs arides de Donori, au nord de Cagliari. Des sols brûlés, des cépages locaux, la même intransigeance.
Sur ce millésime, Alexandre a composé une série complète : un blanc tendu et salin assemblant Vermentino et Semidano, un rouge charnu mariant Bovale et Cannonau, et deux pétillants naturels à base de Moscato ou de Nuragus ce cépage autochtone aux accents d’abricot et d’épices orientales. Longues macérations, élevages sur lies, aucun ajout de soufre. La signature.
Et pour 2025, c’est le Vésuve qui a été choisi. Le contraste est fascinant : aller chercher la tension et le feu d’un sol volcanique, fait de cendres, pour le confier ensuite à la fraîcheur et au mouvement de la mer.
Chaque année, un nouveau territoire. Une nouvelle rencontre dans les chais d’un vigneron qui partage la même intransigeance.
À l’heure où j’écris ces lignes, Alexandre est en mer. Il a touché Naples avant-hier. D’ici quelques jours, autour du 25 mai, il accostera en terre marseillaise avec ce nouveau jus volcanique dans les cales.
Vitis a soutenu ce projet en participant à la cagnotte Ulule pour ce millésime. Nous avons sécurisé une caisse. Le compte-rendu de dégustation complet, sans concession, arrivera très vite dans notre newsletter hebdomadaire.

Le roulis des vagues
On a fini par oublier le poids physique d’une bouteille de vin.
La logistique est invisible : un chariot élévateur charge des palettes filmées dans un camion frigorifique en dix minutes chrono.
Charger un voilier, c’est renouer avec la gravité. C’est une chaîne humaine. Des centaines de bouteilles qu’il faut se passer de main en main, caler dans les fonds du bateau pour stabiliser le lest, tout en anticipant la houle.
Ce qui est beau dans ce projet, c’est aussi son prolongement visuel. Les étiquettes ne sont pas pensées par des agences parisiennes pour faire cliquer sur les réseaux sociaux. Elles sont confiées à des artistes, ancrés dans les territoires traversés. Chaque bouteille devient un vrai carnet de bord.
Bourlingue & Pacotille : l’outil de l’indépendance
Pour que ce vin arrive à Marseille chaque année, il faut un outil à la hauteur. Le voilier qui porte Le Vin Vogueur s’appelle le Barbara Nova. Il appartient à Bourlingue & Pacotille, une coopérative marseillaise.
Ils n’ont rien inventé, en vérité. Ils ont juste renoué un fil millénaire qui avait été cassé par l’ère industrielle. La Méditerranée a toujours été une mer de marchands et de vin.
À l’origine du projet, on trouve Nicolas Rousson et Thibault Nacam, marins et artisans, qui écumaient la Grande Bleue à la voile depuis plus de dix ans. Lors de leurs escales, ils partaient à la rencontre des producteurs, achetaient en direct, et ramenaient de la marchandise.
Comme l’explique Nicolas Rousson :
« Cela fait depuis l’Antiquité qu’on transporte des céréales, du vin et de l’huile à la voile. C’est une filière qui va réapparaître, surtout qu’on a beaucoup plus de techniques de navigation aujourd’hui. »
En mars 2020, ils structurent l’aventure en association. L’idée centrale est implacable : ramener les produits de paysans engagés, sans intermédiaire inutile, à la seule force des vents. De l’huile d’olive sicilienne. Du miel corse. Des amandes. Des céréales anciennes de Sardaigne. Et des vins libres de tout le bassin méditerranéen.
Corse, Sicile, Grèce, Tunisie… Ils ont chargé et déchargé des tonnes de produits vivants à la force des bras sur les quais de Sète et de Marseille. Ils ont fait la fête dans les ports. Ils ont serré les dents et recommencé.
Le navire, capable de transporter 5 tonnes de marchandises.
Sur leur démarche, Nicolas Rousson est clair :
« On sait très bien qu’on ne va pas remplacer les cargos, mais on propose une réflexion sur le transport maritime, en montrant qu’il peut être différent. »

Deux projets, une même rudesse
Ce qui relie Le Vin Vogueur et Bourlingue & Pacotille, c'est bien plus qu'un bateau partagé. C'est une éthique de l'action.
Qu'il s'agisse d'Alexandre vinifiant au pied du Vésuve ou de l'équipage déchargeant son fret sur le Vieux-Port de Marseille, il y a la même sueur. Ils ne pondent pas de rapports RSE pour se donner bonne conscience. Ils agissent, concrètement, avec des cales pleines et des mains abîmées par les cordages.
Le monde du vin nature est trop souvent récupéré par des discours mondains, par des gens qui en parlent mieux qu'ils ne le comprennent. Ici, les grands discours n'ont pas leur place sur le pont. Il y a un bateau qui part, une mer à traverser, et au bout, un canon sincère qui a été fait par quelqu'un et transporté par les éléments.
C'est tout. Et c'est déjà colossal.
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